23 octobre 2007

En histoire comme au théâtre

Victoire de Samothrace



Les faits n'existent pas isolément, en ce sens que le tissu de l'histoire est ce que nous appellerons une intrigue, un mélange très humain et très peu « scientifique» de causes matérielles, de fins et de hasards; une tranche de vie, en un mot, que l’historien découpe à son gré et où les faits ont leurs liaisons objectives et leur importance relative: la genèse de la société féodale, la politique méditerranéenne de Philippe II ou un épisode seulement de cette politique, la révolution galiléenne. Le mot d'intrigue a l'avantage de rappeler que ce qu'étudie l'historien est aussi humain qu'un drame ou un roman, Guerre et Paix ou Antoine et Cléopâtre. Cette intrigue ne s'ordonne pas nécessairement selon une suite chronologique: comme un drame intérieur, elle peut se dérouler d'un plan à l'autre; l'intrigue de la révolution galiléenne mettra Galilée aux prises avec les cadres de pensée de la physique au début du XVIIe siècle, avec les aspirations qu'il sentait vaguement en lui-même, avec les problèmes et références à la mode, platonisme et aristotélisme, etc. L'intrigue peut donc être coupe transversale des différents rythmes temporels, analyse spectrale: elle sera toujours intrigue parce qu'elle sera humaine, sublunaire, parce qu'elle ne sera pas un morceau de déterminisme.

Une intrigue n'est pas un déterminisme où des atomes appelés armée prussienne culbuteraient des atomes appelés armée autrichienne; les détails y prennent donc l'importance relative qu'exige la bonne marche de l'intrigue. Si les intrigues étaient de petits déterminismes, alors, quand Bismarck expédie la dépêche d'Ems, le fonctionnement du télégraphe serait détaillé avec la même objectivité que la décision du chancelier et l'historien aurait commencé par nous expliquer quels processus biologiques avaient amené la venue au monde du même Bismarck. Si les détails ne prenaient pas une importance relative, alors, quand Napoléon donne un ordre à ses troupes, l'historien expliquerait chaque fois pourquoi les soldats lui obéissaient (on se souvient que Tolstoï pose le problème de l'histoire à peu près en ces termes dans Guerre et Paix). Il est vrai que, si une fois les soldats avaient désobéi, cet événement aurait été pertinent, car le cours du drame aurait été changé. Quels sont donc les faits qui sont dignes de susciter l'intérêt de l'historien? Tout dépend de l'intrigue choisie; en lui-même, un fait n'est ni intéressant, ni le contraire. Est-il intéressant pour un archéologue d'aller compter le nombre de plumes qu'il y a sur les ailes de la Victoire de Samothrace? Fera-t-il preuve, ce faisant, d'une louable rigueur ou d'une superfétatoire acribie ? Impossible de répondre, car le fait n'est rien sans son intrigue; il devient quelque chose si l'on en fait le héros ou le figurant d'un drame d'histoire de l'art où l'on fera se succéder la tendance classique à ne pas mettre trop de plumes et à ne pas fignoler le rendu, la tendance baroque à surcharger et à fouiller le détail et le goût qu'ont les arts barbares de remplir le champ avec des éléments décoratifs.

Remarquons que, si notre intrigue de tout à l'heure n'avait pas été la politique internationale de Napoléon, mais la Grande Armée, son moral et ses attitudes, l'ordinaire obéissance des Grognards aurait été événement pertinent et nous aurions eu à en dire le pourquoi. Seulement il est difficile d'additionner les intrigues et de totaliser: ou bien Néron est notre héros et il lui suffira de dire «Gardes, qu'on m'obéisse », ou bien les gardes sont nos héros et nous écrirons une autre tragédie; en histoire comme au théâtre, tout montrer est impossible, non pas parce qu'il faudrait trop de pages, mais parce qu'il n'existe pas de fait historique élémentaire, d'atome événementiel. Si on cesse de voir les événements dans leurs intrigues, on est aspiré par le gouffre de l'infinitésimal.


Comment on écrit l’histoire, Essai d'épistémologie. Paul Veyne


14 octobre 2007

Penser l’histoire et les personnages féminins dans Horace de Corneille.

Rachel dans le rôle de Camille
Portrait par Edourad Dubufe


En dépit de l’interdiction de représenter la mort sur scène selon les normes de la tragédie classique française, Horace de Corneille représente un fratricide à peine dissimulé par la fuite de Camille « blessée derrière le théâtre » comme l’indique la didascalie de Acte IV scène 5. Ce meurtre peut être considéré comme l’acmé et le paroxysme de la violence. Violence d’autant plus moralement réprouvée qu’elle attente à la vie d’une sœur dont le seul crime et d’être une amante dévouée. Si les champions des deux cités antagoniques, Albe et Rome, payent de leur sang l’appel du devoir patriotique, il semble néanmoins que c’est les personnages féminins qui se ressentent le plus d’une violence et d’une cruauté qu’elles subissent comme une fatalité. La seule raison d’Etat et le primat du devoir patriotique constituent-ils des justifications suffisantes pour persuader le public du XVIIe siècle de la légitimité de cette violence ? Cette question nous amènera à nous demander comment concilier la portée édifiante de la tragédie et un meurtre qui transgresse aussi bien les règles de bienséance que la morale.




I- Statut du personnage féminin dans Horace de Corneille.



a- La place des femmes dans Horace de Corneille


Les femmes occupent une place centrale dans la tragédie d’Horace. En effet, dès la scène d’exposition apparaissent les personnages de Sabine, Camille et Julie leur confidente. Aux personnages féminins est dévolu, dans les deux premières scènes, le rôle de présenter au public les tenants et les aboutissants de l’intrigue. Contrairement à une idée reçue, les femmes ne sont pas reléguées au second plan. C’est bien plutôt l’amour de Camille pour Curiace qui est pour ainsi dire le nerf et le moteur de l’action tragique. L’action dans Horace serait plate et insipide si les desseins du héros vainqueur s’accomplissaient sans les griefs de Camille amoureuse. Dans le Discours de la tragédie et des moyens de la traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire, Corneille note « Lorsqu'on agit à visage découvert, le combat des passions contre la nature ou du devoir contre l'amour occupe la meilleure partie du poème et de là naissent les grandes et fortes émotions qui renouvellent à tout moment la commisération et la redoublent. ». Et du coup, Sabine n’est aussi tourmentée dans la scène d’exposition que dans la mesure où l’amour de sa patrie d’origine (Albe), le dispute dans son cœur contre l'amour d'Horace.



b- Personnages féminins et histoire dans Horace


Les héros autant que les femmes subissent une fatalité aveugle, incarnée par « le décret des dieux ». Les choix qu’ils opèrent sont dictés autant par cette fatalité que la nécessité de souscrire à la raison d’Etat (fondation de Rome) quitte à se retourner contre ses amis d’antan et sacrifier sa propre sœur sur l’autel de la fondation de l’Etat. Le déploiement de la souffrance due aux conditions historiques est porté à son paroxysme par les personnages féminins d’Horace. Derrière les aléas qui ont présidés à la naissance de l’empire romain, on peut décrypter les configurations politiques et historiques du XVIIe siècle. Dans une époque placée sous le signe d’un absolutisme émergeant et où Louis XIII et Richelieu se sont accaparés du pouvoir politique, en réaction aux guerres de religions et des assassinats d’Henri III et Henri IV de France; les personnages féminins d’Horace portent sur scène les déchirements existentiels de l’aristocratie au XVIIe siècle. Doubrovsky notera à cet égard : « Il (corneille) n’utilise point l’histoire pour illustrer des thèmes dont la vérité serait non historique (psychologique, morale ou autre) : mais au contraire, il fait un théâtre dont le sens profond constitue une élucidation de l’histoire, en général, comme une dimension de l’existence, et de l’histoire aristocratique, en particulier, comme lieu privilégié de son accomplissement » Serge Doubrovsky .Corneille et la dialectique du héros. p.492




II- Penser l’histoire à travers les personnages féminins et la question de la violence dans Horace de Corneille



a- Les dilemmes féminins dans Horace
.


Les personnages féminins dans Horace expriment la souffrance, mais intériorisent le tragique, du moins, jusqu'à l'explosive et ultime fureur imprécatoire de Camille contre Rome, considérée comme responsable de son terrible destin. En réalité, c'est Sabine qui, confiant ses tourments à Julie, donne le la de la pièce : « Approuvez ma faiblesse, et souffrez ma douleur » Scène 1 acte, I. Les longues tirades de cette scène, montrent une Sabine écartelée entre l’amour de sa famille et l’amour de son époux. Elle est certaine que l’issue du combat, quelque soit le vainqueur, ne peut que l’affliger : « L'autre, qu'ayant une fois posé Sabine pour femme d'Horace, il est nécessaire que tous les incidents de ce poème lui donnent les sentiments qu'elle en témoigne avoir, par l'obligation qu'elle a de prendre intérêt à ce qui regarde son mari et ses frères » L’ Examen, Corneille. L’expression de la douleur chez Sabine précède la violence, parce qu’elle sait que sont sort est scellé dès la levée de rideau. Son destin est pris dans les rets des moments originaires d’une histoire romaine frappée par le sceau de la violence. De fait, les lamentations de Sabine n' échappent à un pathos creux que dans le sens où tout en souffrant, elle pense sa douleur, de même qu’elle pense l’histoire qui en est la cause. Ces pensées tourmentées émanent d’un dilemme attisé par un amour égale qu’elle éprouve pour Horace d’un côté, et l’amour d’Albe (Sa patrie d’origine) et de ses frères les Curiaces de l’autre. L’invention du personnage de Sabine et le rôle déterminant qu’elle joue dans la pièce est ainsi expliqué par l’auteur d’Horace : « Le personnage de Sabine est assez heureusement inventé, et trouve sa vraisemblance aisée dans le rapport à l'histoire, qui marque assez d'amitié et d'égalité entre les deux familles pour avoir pu faire cette double alliance.» L’Examen, Corneille 1640. A noter que Sabine n’a de cesse,
face à son dilemme, de vouloir surpasser sa condition de femme, qu'elle n'ait atteint à une grande résolution : « Si l'on fait moins qu'un homme, on fait plus qu'une femme. Commander à ses pleurs en cette extrémité, C'est montrer pour le sexe assez de fermeté » (v. 12-14). Curiace lui-même est sensible à ce même dilemme : « J'aime encore mon honneur en adorant Camille » (v. 264) la similitude entre ces deux personnages annule les bornes et toute hiérarchie entre monde masculin et féminin dans la pièce de Corneille.


b- le meurtre de Camille


Lorsque l’oracle annonce à Camille qu’elle sera « unie au Curiace », il lui prédit à mots couverts que l’histoire est fixée par les dieux et que l’homme ne peut rien y changer. Les dés sont jetés d’emblée, malgré les efforts déployés par l’homme pour penser l’histoire ou l’infléchir à son gré. L'ironie tragique que subit Camille émane de n'avoir su, ni interpréter les prédictions de l'oracle ni ses "songes" prémonitoires qui lui révélaient l'issue sanglante du combat. La fatalité dans ce sens est un signe qui pour être déchiffré, n'en reste pas moins ambivalent et qui n'acquiert son sens plein, que par les coups de théâtre qu'elle produit. En tant qu’ individu, Camille est la proie d’une fatalité historique et collective. Elle n’est importante dans le déroulement de l’action que dans la mesure où elle est sujette à un dilemme dont l'issue est tragique. C’est la liberté individuelle et la passion amoureuse en elle qui se rebelle désespérément, contre le fait accompli historique.

« Rome, l'unique objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant !
Rome qui t'a vu naître et que ton cœur adore !
Rome enfin que je hais, parce qu'elle t'honore !

Puissent tous ses voisins, ensemble conjurés,
Saper ses fondements encor mal assurés ! »

Cette imprécation de Camille contre Rome dans la tirade de Acte IV, scène 5, met en jeu le conflit entre le respecet dû à la patrie et la passion par nature individuelle. Corneille invite par là le spectateur à penser l’histoire comme le moment tragique où un hiatus se creuse entre destinée individuelle et destin collectif. En jettent l’anathème sur Rome, Camille succombe à une fureur qui lui coûte la vie. Parallèlement, la démesure, plus précisément, l’hybris d’Horace est aussi le point nodale de la tragédie de Corneille. La tragédie classique suit normalement un schéma linéaire; le dépassement de la juste mesure est suivi d’une sanction vengeresse des dieux. Cette sanction ayant pour effet de remettre le sujet à sa place, et par là même de sauvegarder la morale. Valère justement dans l’acte V scène 2, s’en remet en vain au roi Tulle pour rendre justice dans le tribunal de l'histoire : « Sire, puisque le ciel entre les mains des rois Dépose sa justice et la force des lois, » et dirige son réquisitoire contre Horace en affirmant que le salut de Rome et compromis par la fureur du protagoniste qui a commis un acte sacrilège contre sa propre sœur. « En ce lieu Rome a vu le premier parricide ; / La suite en est à craindre, et la haine des cieux ; / Sauvez-nous de sa main, et redoutez les dieux ». Or, contre toute attente, l'absolution sera accordée à Horace parce que sa violence est constitutive de l’Etat. En vertu de son courage et de l'identification de sa cause avec la fondation de Rome, le coupable sera innocenté. Corneille peut sembler suivre à la lettre l'histoire romaine, car elle coïncide avec les voeux de Richelieu dont le but est d'ériger l'intérêt de l'Etat en valeur suprême. Cependant, si la pièce à déplu à Richelieu, c'est qu'elle consomme en réalité une rupture avec le statut de poète officiel qu'assumait Corneille, en montrant à travers le procès d'Horace que les héros ou les hommes politiques sont et demeurent justiciables.





Le destin des personnages féminins dans Horace de Corneille ne peut que susciter une réflexion sur le sens qu'acquiert l'Histoire à travers la dramaturgie classique. Mais ces personnages ne vont pas sans engendrer
, sinon la compassion, du moins la sympathie du spectateur. Il faut garder à l'esprit pourtant, que loin de représenter la femme selon un modèle « sexiste » qui la relègue au second plan, Sabine et Camille s’inscrivent en plein dans le devenir politique et historique de leur cité. Elles ne sont donc pas des témoins neutres et passives de l’Histoire. Leur destin est lié à l'empire romain en gestation, aussi bien qu’à celui des héros. Certes, elles ne sont pas engagées physiquement dans les duels, mais elles sont émotionnellement, existentiellement et affectivement engagées dans l’histoire. La pièce de Corneille, en tant qu'elle met en abyme l'histoire dans le poème tragique , n' est-elle pas finalement, la tragédie des femmes et des hommes, autant qu'elle est la tragédie du citoyen et de l'Etat? Cette tragédie de par sa vocation classique, n'aspire t-elle pas au fond, à atteindre l'universalité, en mettant en scène la condition humaine aux prises avec l'histoire?




Abdellatif Bouzoubaa. copyright © 2007

05 octobre 2007

Penser l'Histoire. Introduction.







Historia allégorie de l'histoire
Peinture de Nikolaos Gysis .





Penser l'histoire serait-il possible sans la connaissance des conceptions de l'histoire et leur évolution dans le temps? L'histoire ne s'est constituée en tant que science qu'en se départant du souci littéraire et artistique. Or penser l'histoire, c'est justement interroger la poétique de l'histoire, c'est se demander jusqu'à quelle mesure Pierre Corneille, le dramaturge, réfléchit dans Horace l'histoire à travers le genre littéraire de la tragédie; c'est aussi se poser la question de savoir comment et à quelles fins un Chateaubriand dans les Mémoires d'outre-tombe inscrit l'écriture de soi dans l'histoire; c'est enfin s'interroger sur la vision de l'histoire qui se dégage des les Luttes de Classes en France, et plus précisément, dans le 18 brumaire de Bonaparte de Karl Marx, et comment la lire. C'est dire qu'on ne peut penser l'histoire, même quand elle se veut scientifique, sans la question de l'écriture et de la lecture de l'événement historique.


Si l' Histoire est plurielle et polyphonique ne conviendrai-t-il pas pour mieux la penser une lecture plurielle qui analyse et dépouille la polysémie du fait historique et de son écriture?





I - Penser l'histoire et la question du sens de l'histoire.




On entend généralement par événement ce qui se produit ici et maintenant. Cette définition situe l’événement dans l’espace et le temps mais ne permet pas de dissocier l’événement trivial et contingent de l’événement historique. Penser l’histoire c’est évaluer le statut des événements. Sont-ils mémorables et dignes de constituer notre mémoire collective, ou sont-ils des occurrences fortuites ? En effet, il serait absurde et immoral de mettre sur le même pied d’égalité la Seconde Guerre Mondiale et la chute du voisin dans les escaliers. Tandis que le premier est un fait historique qui a infléchit et bouleversé le cours de l’histoire du XXe siècle, la chute du voisin n’est qu’un fait anecdotique sans conséquence majeure.

Pour définir l’événement, il faut donc voir en quoi c’est un fait dont l’occurrence altère l’histoire et charrie un sens qui mérite réflexion. Penser l’histoire, c’est donc réfléchir sur le sens de l’événement dans l’histoire. Chateaubriand écrit dans les Mémoires d'outre tombe: "À toutes les périodes historiques, il existe un esprit-principe. En ne regardant qu’un point, on n’aperçoit pas les rayons convergeant au centre de tous les autres points ; on ne remonte pas jusqu’à l’agent caché qui donne la vie et le mouvement général, comme l’eau ou le feu dans les machines." On voit bien que l'auteur des Mémoires est conscient que les périodes historiques n'acquièrent de sens que lorsque l'on arrive à les subsumer dans un esprit principe. Penser l'histoire, pour lui, c'est remonter au sens caché de l'histoire et le décrypter.


b - Penser l'histoire de l'Ecclésiaste à la
fin de l' histoire

On infère souvent de la succession des jours et du cycle des saisons une vision cyclique du temps, et partant de l’histoire. Or l’histoire humaine tend à se soustraire à l’histoire naturelle. Lorsque l’on lit dans l’Ecclésiaste par exemple que « rien n’est nouveau sous le soleil, et nul ne peut dire : Voilà une chose nouvelle ; car elle a déjà été dans le siècle des siècles »; On peut s’imaginer que tout ce que l’histoire crée ou génère n’est qu’une réplique de ce qui été une fois. Bien que l’Ecclésiaste véhicule une sagesse qui se veuille atemporelle et transhistorique, il nie en réalité l’histoire même, en la plaçant sous le signe de la vanité.

Le temps humain semble impossible à concevoir sans le facteur de la nouveauté. Il y a toujours quelque chose d’imprévisible et d’irréductible à la réitération qui surgit dans l’histoire humaine. Qu’il s’agisse de la mort d’un proche ou d’une nouvelle guerre, ces événements ne vont pas sans révolutionner notre vision du présent et de l’avenir. De là à répéter avec Héraclite « qu’on ne se baigne jamais deux fois dans l’eau du même fleuve » est aussi réducteur que la vision naturelle que l’on projette sur l’histoire.

En réalité, pour penser l’histoire, il est plus judicieux de conjoindre la vision de l’Ecclésiaste et la vision héraclitéenne, et de s’interroger sur les véritables moteurs de l’histoire. Penser l’histoire ou sa finalité, c’est se demander quel sens préside à la réitération et la succession des événements. Penser l’histoire c’est donc mener une réflexion sur le passé afin de construire une vision cohérente du présent et éventuellement de l’avenir. Si l' histoire a une fin, que penser de la définition du concept de la fin de l'histoire selon Francis Fukuyama qui entend par "fin" clôture et non "finalité" ? Maurice Lagueux explique en ces termes la thèse de Fukuyama "Les événements continueraient donc de se succéder après une éventuelle fin de l'histoire, mais la maîtrise de ces principes fondamentaux serait désormais acquise et ne réserverait plus de surprises au sens où tout ajout à leur propos ne saurait être qu' assez marginal." Actualité de la philosophie de l'histoire, Maurice Lagueux.Comme pour Hegel, Fukuyma pense que la fin de l'histoire c'est la fin des conflits idéologiques et le triomphe de la démocratie universelle.


Penser l'histoire ne consisterait-il pas plutôt dans déploiement de la réflexion sur les fausses finalités que l'on assigne à l'histoire et à sa fin présumée?




II - Penser l'histoire et écriture de l'histoire


« Toute pensée de la société et de l'histoire appartient elle-même à la société et à l'histoire. » Cornelius Castoriadis, L'institution imaginaire de la société.


a - Du mythe à la vérité historique

Conserver les legs du passé n’est pas la chasse gardée de l’historien. Même les sociétés sans écriture et rétives au changement confèrent à leur histoire un caractère sacral et référent aux temps des origines pour élaborer une conscience du présent. Or l’histoire au sens moderne qui remonte aux Enquêtes d’Hérodote s’est accompagnée d’une désacralisation de la vérité historique et d’une rupture d’avec le mythe.

L’histoire est la mémoire d’un peuple : la conservation de cette mémoire par écriture permet à l’historien de contrecarrer l’oubli du passé et l'amnésie collective. Cependant l’association de l’histoire à la mémoire est plus pertinente lorsque l'on parle des chroniqueurs ou des historiographes. Quand il s’agit de l’historien, il y a lieu de se demander jusqu’à quel point l’historien est et reste fidèle aux événements qu’il raconte. C’est aussi soulever les problèmes des a priori de l’historien, de la perspective à partir de laquelle il aborde l’histoire, en un mot de son idéologie. Même quand l’historien se dote d’une méthodologie scientifique ou prétendument telle, la part du politique et de l’idéologie, qu’elle soit manifeste ou larvée, est la pierre d’achoppement de l’historien et de son lecteur.

L’on sait que les faits ne sont souvent qu’un fatras auquel l’historien se charge de donner une cohérence et un sens. C’est éventuellement derrière les lignes de la logique de l’historien que l’on peut lire ses motivations cachées, qu’elles soient voulues ou non. La question de la subjectivité et de l’objectivité est donc capitale en amont et en aval de l’écriture historique. Par conséquent, pour penser l’histoire, il est nécessaire d’avoir en vue une épistémologie de l’histoire qui tienne compte de l’écriture historique et de sa lecture. Sans quoi, la mémoire collective peut se muer en un mythe collectif. A cet égard, il est intéressant d’examiner comment le mythe guette toujours l'histoire. La Révolution française a constitué pour la France républicaine l'événement par excellence, car chaque nouvelle histoire de cette Révolution est une version nouvelle qui permet à l’historien et à la société de comprendre le présent à travers le mythe fondateur.


b - Penser l'histoire: du récit au scepticisme.

Comme on l’a souvent répété, c’est les vainqueurs qui écrivent l’histoire. Dans ce sens, l’écriture de l’histoire se fait en regard de l’autre. L’historien tend donc un miroir à la société pour qu’elle s’y reconnaisse, fonde son identité et se démarque par rapport à l’autre. C’est justement en cela que l’histoire a eu du mal, au fil des siècles, à prétendre au statut de science ou d’épistémè. Kant faisait déjà remarquer que l’histoire procède empiriquement en collectant des données et s’oppose par la même à la connaissance par concepts et par démonstration qui constituent les fondements de la connaissance scientifique.


La question qui se pose à l’historien et son lecteur est celle des sources et de leur vérifiabilité. Même lorsque l’historien est un témoin visuel, il y a lieu de se demander si le récit qu’il fait n’est pas empreint de son imagination. Car le statut de sujet neutre qui décrit impartialement ce qu’il voit n’est que l' idéal lointain de l’historien. Roland Barthes dans son Michelet ira même plus loin en montrant comment l’historien du XIXe siècle inscrit à son insu ses désirs et ses phobies, autrement dit sa chair dans le corpus historique : « chaque corps de l’histoire micheletiste porte l’affiche de sa propre chair. L’être historique n’a presque pas de psychologie ; il est réduit à une substance unique, et, s’il est condamné, ce n’est pas au jugé de ses mobiles ou ses actes, c’est en vertu de la qualité d’attrait ou de répulsion qui est attachée à sa chair. »

Au XXe siècle l’historien se veut plus dubitatif et sceptique. Ce n’est pas seulement ses sources qui sont soumises à une enquête mais son propre regard lorsqu’il est témoin. Pour ce faire il ne s’en remet pas aux ouï dire et postule d’entrée de jeu une lucidité qui enquête sur les sources, ce qu’il voit, et d’abord lui-même. La raison en est que lorsque l’on veut faire l’histoire d’une guerre ou d’une révolution, les jugements de valeur, la morale interfère par le biais des modalités du discours dans le récit ou même dans l’analyse. Pire encore, les systèmes explicatifs, supposés épargner la subjectivité à l’historien, peuvent n’être que des miroirs déformants qui masquent le fait historique plutôt que de le révéler.

Si l'on convient que penser l'histoire c'est réfléchir sur les techniques de son écriture et les modalités de sa lecture, il demeure nécessaire de poser la question de savoir comment la violence s'inscrit dans la pensée historique.




III - De penser l'histoire à la conscience de l'histoire.


"Les historiens racontent des intrigues, qui sont comme autant d’itinéraires qu'ils tracent à leur guise à travers le très objectif champ événementiel (lequel est divisible à l'infini et n'est pas composé d'atomes événementiels); aucun historien ne décrit la totalité de ce champ, car un itinéraire doit choisir et ne peut passer partout; aucun de ces itinéraires n'est le vrai, n'est l'Histoire. Enfin, le champ événementiel ne comprend pas des sites qu'on irait visiter et qui s'appelleraient événements : un événement n'est pas un être, mais un croisement d'itinéraires possibles.
P. VEYNE, Comment on écrit l'histoire."


a - Du chaos de l'histoire au sens de l'histoire.

Assigner un sens à l’histoire peut s’entendre de deux manières : 1- soit le terme sens est pris dans son acception linguistique, et dans ce cas, dire que l’histoire à un sens signifie qu’elle n’est pas absurde. 2- soit le terme sens désigne une orientation qui assimile le sens de l’histoire soit à l’évolution, soit au progrès. Ces deux valeurs laudatives s’avèrent problématiques pour penser l’histoire. De fait, le devenir humain est ponctué par des accès de violence sporadiques ou permanents, de régression vers la barbarie et de retour du chaos.

L’idéalisme historique consiste à dire que la violence et la mort sont des processus inhérents à l’histoire. En d’autres termes, le chaos participe du dynamisme historique auquel l’esprit humain se charge de trouver un sens. Hegel dans La Raison dans l’Histoire montre qu’il faut se rendre à l’évidence et admettre qu’ « Il est déprimant de savoir que tant de splendeur, tant de belle vitalité a dû périr et que nous marchons sur des ruines. Le plus noble et le plus beau nous fut arraché par l’histoire : les passions humaines l’ont ruiné. Tout semble voué à la disparition, rien ne demeure ». Une fois l’on a admis cette réalité amère, il incombe au philosophe de l’histoire de discerner une continuité dans l’histoire sous peine de ne pas comprendre pourquoi le bonheur des individus, des peuples, et des Etats a été si souvent sacrifié sur l’autel de la violence. Hegel ajoutera : « Cependant à cette catégorie du changement se rattache aussitôt un autre aspect : de la mort renaît une vie nouvelle … l’esprit réapparaît rajeuni mais aussi plus fort et plus clair ». Dans l’optique de Hegel, la source de la violence est bien la passion humaine mais celle-ci n’est pas uniquement une force négative. Car la passion est aussi ce qui fait se mouvoir les héros historiques. Un César ou un Bonaparte par exemple, ont transformé leur passion en volonté pour changer l’histoire.

D’un côté les passions émanent d’une logique égocentrique, mais la ruse de la raison dans l’Histoire est ce qui fait que le personnage historique croit infléchir le cours de l’histoire selon sa passion et sa volonté, alors qu’en réalité il est lui-même au service de la volonté d’un peuple. Ainsi, du point de vue de Hegel La Révolution Française bien qu’elle ait été préparée par les philosophes des lumières et voulue par Danton, Robespierre, Mirabeau, ces derniers ne sont que les instruments de la Raison qui ne peut admettre la tyrannie et l’injustice. En effet, pour Hegel la raison gouverne le monde et se réalise dans l'histoire: « Le but de l’histoire universelle est que l’esprit parvienne au savoir de ce qui est véritablement, et fasse de ce savoir un objet, le réalise en un monde présent concrètement, s’exprime en tant qu’objectif». La morale et la liberté demeurent des conditions sine qua non pour résorber le chaos et la violence dans la réalisation d'une rationalité intégrale. Cette vision idéaliste s'inscrit en droite ligne dans la vision eschatologique de l'histoire: A la Cité de Dieu selon la conception augustinienne et chrétienne,
Hegel substitue la réalisation de l'État.


b - Penser L’histoire comme œuvre de la conscience.

Dans une perspective matérialiste, l’histoire n’est que la résultante des transformations économiques réelles des conditions sociales et historiques de l'homme. La place de l’économique est telle, qu’elle s’est substituée au politique. Ainsi la révolution est expliquée par une situation de crise économique où explose la contradiction entre la pression des besoins humains et l’incapacité d’un système économique donné à les exaucer. De fait, L’apparition de la technique a exacerbé l’impact de l’économique sur la vie sociale, et dans une large mesure, sur l’Histoire mondiale. Partant de là, le matérialisme historique de Marx et Engels, impute la violence sociale aux conditions de vie des classes paupérisées, donc à des enjeux purement économiques. Selon Marx, le principe de la lutte des classes suffit à lui seul pour expliquer toutes les mutations historiques; de la Grèce antique qui a vu s’opposer aristocratie et esclaves, au Moyen Age où le serf se confronte au seigneur, jusqu’à la révolution française qui a consacrée le renversement de la noblesse par la bourgeoisie et la naissance du capitalisme. Schématisée de cette manière, l'histoire se réduit pour les doctrinaires du marxisme en cette simple litanie: c’est l’infrastructure économique qui prédétermine la superstructure culturelle.

Il va de soi que l’analyse marxiste de l’histoire dénie à l’esprit tout autonomie par rapport à la matière. Or cette vision transforme l’homme en un être naturel dénué de liberté dans la mesure où son destin semble régit par des lois aussi inéluctables que les lois physiques. Si l'on considère l'histoire comme une sempiternelle lutte des classes, on aura omis de penser le progrès de l'humanité et sa tension vers des horizons meilleurs. Ce progrès n'aurait pas été possible sans la l'irréductible liberté humaine, qui ne souffre ni les chaînes des doctrines, ni un devenir prédéterminé de manière transcendantale ou immanente.

Malheureusement, dans ce siècle de tous les progrès, les guerres ne relèvent pas que du passé. Au XXIe siècle, dans lequel de nouvelles guerres sont apparues aux côtés d’un terrorisme barbare, et face à la médiatisation d’une violence quotidienne des atrocités de la guerre, on est en droit de s’interroger d’ores et déjà, comment sera écrite l’histoire des guerres d’aujourd’hui ? Une nouvelle conscience de l’histoire n’est- elle pas entrain d’émerger du chaos des événements relayés par une surenchère médiatique ?




Dans un article « Sur le rôle des médias dans les guerres asymétriques » Thorsten Loch écrit que « l’acte de violence est toujours un acte de communication ». En effet, dans les conflits présents dont les cruautés se sont intensifiés sans relâche, les deux côtés sont engagés dans un conflit « asymétrique » qui recourt aux canaux globaux de l’information. Pour une fois donc dans l’histoire, l’historien autant que le citoyen lambda, disposent d’une pléthore de documents filmiques, photographiques, de témoignages écrits directement mis en ligne. Mais qui pensera l’histoire contemporaine, et qui va l’écrire ? Est-ce que pour penser l’Histoire, les défis futurs seront purement éthiques?










Source: Diffusion des savoirs ENS Paris [audio]




Abdellatif Bouzoubaa. copyright © 2007



04 octobre 2007

Penser l’histoire dans Horace de Corneille


"De même Corneille a, selon les analyses de Doubrovsky, compris intuitivement la problématique de la société aristocratique du xviie siècle, et prophétisé comme en paraboles son déclin irréversible, alors qu'elle conservait « les apparences de la santé ». Dès lors aussi, ce « théâtre d'histoire » qui n'est pas un théâtre fait avec de l'histoire, peut non seulement être le mythe d'une histoire non encore accomplie lorsqu'il fut composé. Il est également mythe pour toute histoire à accomplir."

Billacois François. Annales. Histoire, Sciences Sociales 1966. Volume 21.pp. 456-459





Horace venant de frapper sa sœur
Louis jean François Lagrenelle




Horace est une tragédie de facture classique où le tragique est pensé selon une perspective historique. Placée sous le signe du patriotisme, la pièce de Corneille met en scène tant la question des fondements de l’Etat dans la Rome antique que les mutations historiques à l'Age Classique. L’histoire et la tragédie ont ceci de commun qu’elles représentent des visions rétrospectives afin de penser les origines et le devenir de la condition humaine. Il convient donc de se demander quel rapport entretient la tragédie classique avec l’histoire et comment l’histoire se mue en tragédie.




I- Un théâtre d’histoire


« Presque toutes les tragédies de Corneille se terminent dans une apothéose générale où chaque gloire satisfaite retrouve sa place. » Bénichou, Paul. Morales du grand siècle



a- La pensée historique au XVIIe siècle

Au début du XVIIe siècle, même si l’on assiste à un vif regain d’intérêt pour l’histoire, les historiens demeurent tributaires de la vision des humanistes de l’histoire. En effet, à cette époque on ne se préoccupe pas de l’histoire comme une finalité en soi , mais afin de valoriser l’homme. Cette quête qui remonte à l’antiquité gréco-romaine pour trouver les matériaux et la méthode pour penser l’histoire fait encore partie intégrante des belles-lettres et demeure enlisée dans une vision providentialiste qui se préoccupe moins de l’exactitude historique que de la volonté de plaire et d’instruire, conformément au credo classique.

Ce n’est que dans la deuxième moitié du XVIIe siècle que l’idée de Progrès a fait place à celle de Providence, en un temps où la France émergeant des guerres de religion, cherche à asseoir l’identité nationale sur de nouvelles assises.

C’est en 1640 qu’Horace est représentée devant Richelieu à qui la pièce est dédiée. Pour Corneille c’est une époque charnière où les mutations politiques et pensées historiques vont de pair. A mi-chemin des idéaux humanistes et de la vision des Lumières, le dramaturge prend le relais de l’historien non seulement pour véhiculer une morale où la nation est érigée en valeur suprême, mais aussi pour penser l’histoire en tragédien. Encore qu'il paye un tribut à Richelieu, en se faisant le chantre d'un héroïsme patriotique à travers le personnage d'Hoace, il n'accorde pas moins une portée tragique et humaine au personnage de Camille. Pourquoi fallait-il que Camille meurt? C'est une question que n'importe quel spectateur, qu'il soit du XVIIe Siècle ou d u XXIe siècle ne manquera pas de se poser. C'est justement, parce qu'il donne à voir le conflit entre passion et politique, entre l'humain et l'historique que cet auteur à acquis le statut d'auteur classique. A travers un genre considéré comme noble à l'époque, la tragédie, le dramaturge fait de Camille une métaphore universelle du conflit entre le désir et le pouvoir, du heurt entre l'individuel et le collectif, et enfin de l'opposition entre fatalité et histoire. L'idéal classique, ce n'est pas seulement atteindre à une harmonie de la forme, mais d'interpeller ce qu'il y de plus élémentaire et de plus sublime en nous.


b- Le vrai historique au détriment du vraisemblable.

Dans les Trois discours sur le poème dramatique véritable art poétique Corneille prône la vérité historique au détriment du vraisemblable : « les grands sujets qui remuent fortement les passions, et en opposent l’impétuosité aux lois du devoir aux tendresses du sang, doivent toujours aller au-delà du vraisemblable, et ne trouveraient aucune croyance parmi les auditeurs s’il n’était soutenus (…) par l’autorité de l’histoire qui persuade par empire ». Le recours à l’histoire procède donc d’une esthétique de la réception qui considère le spectateur et / ou le lecteur comme la pierre angulaire de la dramaturgie.

Après l’accueil défavorable du Cid, Corneille est persuadé que dans une pièce théâtrale le spectateur est une priorité par rapport aux normes édictées par Aristote et les doctes. L’auteur d’Horace se base sur Tite Live et « l’autorité de l’histoire » afin de mettre en scène le fratricide. Le meurtre de Camille étant un fait historique, le dramaturge n’aura besoin d’aucune complexité ou d’ornementation superfétatoire, pour le justifier. Il va sans dire que pour le public du XVIIe siècle, un tel acte, sans « l'autorité de l’histoire » semblerait complètement inadmissible : « il n’y a aucune liberté d’inventer la principale action (…) elle doit être tirée de l’histoire ou de la fable. Ces entreprises contre des proches ont toujours quelque chose de si criminel et de si contraire à la nature, qu’elles ne sont pas croyables, à moins que d’être appuyées sur l’une ou sur l’autre ». Trois discours sur le poème dramatique. Cependant le dramaturge dispose d’une marge de manœuvre quant aux circonstances dont émane l’action. Ainsi Corneille invente le personnage de Sabine dans le but d’accuser la tonalité émotive de la pièce. En effet, la femme d’Horace native d’Albe est doublement inquiétée par le sort de son mari et celui de sa cité d’origine. Dans une symétrie parfaite avec Camille qui court le risque de perdre son amant, Sabine apparaît, dès la scène d’exposition, aux prises avec un destin qui menace de lui enlever son mari. Les tourments des deux personnages féminins est le pendant exact de la peine des champions des deux cités que le sort oblige à s’affronter dans un combat fatidique.


II- Penser l’histoire et classicisme


a- Penser l’histoire et les règles de la tragédie classique

L’intérêt pour l’histoire s’est doublé d’une attention favorable pour la tragédie à l’instigation de Richelieu. Les dramaturges attirés par le statut social que leur promets le Cardinal rivalisent dans la composition de tragédies qui s'inspirent du mythe ou de l'histoire. De leur côté, les doctes, se fondent sur la poétique d’Aristote pour fixer les normes de la tragédie classique française. Et d'abord la règle des trois unités dont découle la vraisemblnce. Ainsi on peut lire dans l’Art poétique de Boileau : « qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli/ tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli » Boileau insistera aussi sur la règle des règles qui est de plaire tout en respectant la bienséance en écrivant : « Le secret et d’abord de plaire et de toucher ».

1 - l’unité de lieu :

Horace n’enfreint pas la règle de l’unité de lieu. En effet, la première didascalie : « Dans une salle de la maison d’Horace » et les et la première scène du premier acte: «Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles ;/ Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles » indiquent un respect de l’unité de lieu. Outre le souci de la vraisemblance qui ne peut résulter que de la coïncidence de l'espace scénique avec le lieu de l'action, l'unité de lieu permet à corneille de tenir en haleine les spectateurs incertains quant au sort des Curiace.

2- L’unité de temps :

Corneille se plie également à cette règle qui harmonise la durée de la représentation théâtrale avec la durée de l'action représentée pour appuyer la vraisemblance comme le démontre la scène 3 du cinquième acte : « Puisqu’en un jour l’ardeur d’un même zèle/ Achève le Destin de son Amant, et d’elle, / Je veux qu’un même jour témoin de leurs deux morts/ En un même tombeau voie leur corps. »


b- la problématique question de l'unité d’action

L’on a reproché à Corneille de ne pas avoir respecté l’unité d’action en ajoutant à l’affrontement des Horace et des Curiace, le meurtre de Camille. De fait, Cette légère dérogation à la sacro-sainte règle des trois unités n'entame guère l'unité de la pièce. D'un côté, l'unité de péril se substitue à l'unité d'action, puisque le protagoniste est confronté à deux reprises et dans deux situations différentes (le champ de bataille, le tribunal), à un même danger. De l'autre, elle permettra à Corneille de rester fidèle à l’injonction d’Aristote qui considère que le tragique émane d’une situation violente où le héros bafoue les liens de sang.

Ainsi Corneille adapte le concept aristotélicien de la catharsis au contexte historique du XVIIe siècle. Les sentiments de pitié et de terreur que peut susciter le meurtre de Camille par son propre frère opère une purgation de l'âme d'un public mis en demeure de faire des choix historiques quant à son devenir politique. En effet, Dans le Discours de la tragédie et des moyens de la traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire, Corneille commentant la poétique d' Aristote écrit: « Ainsi la pitié embrasse l'intérêt de la personne que nous voyons souffrir, la crainte qui la suit regarde la nôtre, et ce passage seul nous donne assez d'ouverture pour trouver la manière dont se fait la purgation des passions dans la tragédie». Penser l'histoire à travers ce meurtre inexpiable pointe vers la préséance de la valeur du Devoir sur les sentiments filiaux. Horace n'est absout que dans la mesure où il sanctifie le Devoir.

Certes, Corneille pense l’histoire romaine en moraliste et justifie l’irrationalité et la démesure d’un tel acte par l’intelligible raison d’Etat, si chère à Richelieu. Pourtant c’est se leurrer que de croire que Corneille utilise l’histoire à des fins uniquement morales , car on voit bien comment l’intrigue par sa trame même s’inscrit dans un devenir qui part de l’antiquité romaine et débouche sur les enjeux politiques et historiques de la France du XVIIe siècle. A cet égard Serge Doubrovsky, écrira dans Corneille et la dialectique du héros : « Le théâtre de Corneille n’est pas un théâtre qui se greffe sur l’histoire ; c’est un théâtre d’histoire ; non un théâtre qui utilise l’histoire, mais qui la réfléchit ».









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Abdellatif Bouzoubaa. copyright © 2007


29 septembre 2007

Penser l’histoire et philosophie

1-Penser l’Histoire et téléologie.







Les derniers jours de Pompéi.
Karl Pawlowitsch Brjullow.


Une tentative philosophique pour traiter l'histoire universelle en fonction du plan de la nature qui vise à une unification politique totale dans l'espèce humaine doit être envisagée comme possible et même comme avantageuse pour ce dessein de la nature. C'est un projet à vrai dire étrange, et en apparence extravagant, que vouloir composer une histoire d'après l'idée de la marche que le monde devrait suivre, s'il était adapté à des buts raisonnables certains; il semble qu'avec une telle intention, on ne puisse aboutir, qu'à un roman. Cependant, si on peut admettre que la nature même, dans le jeu de la liberté humaine, n'agit pas sans plan sans dessein final, cette idée pourrait bien devenir utile; et, bien que nous ayons une vue trop courte pour pénétrer dans le mécanisme secret de son organisation, cette idée pourrait nous servir de fil conducteur pour nous représenter ce qui ne serait sans cela qu'un agrégat des actions humaines comme formant, du moins en gros, un système.


Idée d'une histoire universelle du point de vue cosmopolitique, Kant


2-Le communisme et mort de la liberté








Ce que j’opposais au communisme, c’était avant tout le principe de la liberté spirituelle qui, pour moi, est primordial et absolu, et dont il est impossible de se dessaisir pour les biens de ce monde, quels qu’ils soient. Je soutenais également le principe précieux entre tous, celui de la personne indépendante de la société et de l’État ainsi que de l’ambiance extérieure. Par conséquent, je défendais l’esprit et les valeurs spirituelles. Or, le communisme tel qu’il se manifesta à travers la révolution russe rejetait la personne et rejetait l’esprit. C’est là et non pas dans son système social que paraît le mal démoniaque du communisme. Je consentirais à reconnaître l’organisation communiste sociale, économique et politique, mais non son caractère spirituel. Je suis, du point de vue religieux et philosophique, un anticollectiviste convaincu et acharné, mais je ne suis nullement antisocialiste. Seulement, mon socialisme est personnaliste, non autoritaire et n’admet pas la primauté de la société sur la personne, il part de la valeur spirituelle de chacun, parce que tout homme est un libre esprit, une personne, une image de Dieu. Je suis anticollectiviste, parce que je nie l’extériorisation de la conscience personnelle transposée sur le collectif. La conscience est le plus profond point de contact de l’homme avec Dieu. La conscience collective est un terme métaphorique. La conscience se transforme sous l’emprise de l’idolâtrie. En tant que religion, et le communisme veut en être une, le communisme fait du collectif une idole aussi exécrable que l’idole de l’État, de la nation, de la race, de la classe, auxquelles il se rattache. Mais socialement le communisme a raison, contrairement au capitalisme mensonger et aux injustes privilèges sociaux. Le mensonge du communisme est celui de tout totalitarisme. Le communisme totalitaire est une pseudo-religion et c’est notamment comme telle qu’il persécute toutes les religions, c’est une concurrence. Plus tard, la ligne de conduite à l’égard de la religion en Russie soviétique subit un changement. Comme les totalitaristes fascistes et nationaux-socialistes, le communisme demande le rejet de la conscience religieuse et morale, le rejet de la dignité suprême de la personne qui est un esprit libre.


Essai d’autobiographie spirituelle, Nicolas Berdiaeff.


3- L’idéalisme historique






Oedipe et le Sphinx
Gustave Moreau



Retrouver l'idée dans la nature, c'est difficile et périlleux quand la nature n'est qu'astronomie inerte et physique décomposée. Mais dans la vie des animaux il se montre déjà comme une ombre de l'esprit; toutefois la grande nature domine et reprend ces êtres sous la loi du recommencement. Il n'en est pas ainsi de l'homme; car l'histoire humaine laisse d'éternelles traces, art, religion, philosophie, où il faut bien reconnaître le pas de l'esprit. Cette histoire absolue éclaire l'histoire des peuples. Les constitutions, le droit, les mœurs sont encore d'autres traces, des traces de pensée. Mais il ne faut pas confondre ces pensées réelles avec les pensées de l'historien; de la même manière que la pensée qui est en la Vénus de Milo est autre chose que la pensée du critique. Ainsi on est emmené, si l'on veut penser vrai, à retrouver les pensées organiques qui ont travaillé de l'intérieur des peuples et des hommes, ce qui est lire l'histoire comme une délivrance de l'esprit. Or cette histoire réelle est bien une dialectique qui avance par contradictions surmontées; sans quoi l'esprit n'y serait pas. Mais cette dialectique est une histoire, en ce sens que la nécessité extérieure et la loi de la vie ne cessent d'imposer leurs problèmes. Par exemple l'enfant est un problème pour le père, et le père pour l'enfant. Le maître est un problème pour l'esclave, et l'esclave pour le maître. Le travail, l'échange, la police sont des nécessités pour tous. Aussi ce qui est sorti de ces pensées réelles, ce n'est pas une logique de la justice, c'est une histoire de justice, c'est le droit. Le droit est imparfait, mais en revanche le droit existe; et le droit est esprit par un devenir sans fin à travers des contradictions surmontées".


Propos sur la nature, Alain


4-Penser la fin de l'histoire






Déjeuner d'ouvriers sur un gratte-ciel
New York,Charles C. Ebbets





La plus grande peur de Nietzsche était que l'American way of life dû triompher, mais Tocqueville était résigné au caractère inéluctable de sa diffusion générale et s'en satisfaisait jusqu'à un certain point. à la différence de Nietzsche, il était sensible aux petites améliorations qu'une démocratie apportait dans la vie de la masse des petites gens. En tout état de cause, il sentait que la marche en avant de la démocratie était si inexorable que toute résistance était à la fois sans espoir et contreproductive: ce qu'on pouvait espérer de mieux était d'instruire les fervents partisans de la démocratie qu'il existait de sérieuse alternatives à leur régime favori, lequel ne pouvait être préservé qu'en modérant la démocratie elle-même. Alexandre Kojève partageait la croyance de Tocqueville dans le caractère inéluctable de la démocratie moderne, et concevait lui aussi le prix des termes similaires. Si l'homme est en effet défini par son désir de lutte pour la reconnaissance et par son travail pour dominer la nature, et s'il obtient à la fin de l'Histoire aussi bien la reconnaissance de son humanité que l'abondance matérielle, alors l'homme proprement dit dit cessera d'exister parce qu'il aura cessé de travailler et de lutter.

Francis Fukuyama, La fin de l'Histoire et le dernier homme, Champ Flammarion, p. 350.



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21 septembre 2007

Penser l'histoire à la lumière du 18 Brumaire











«Hegel fait remarquer quelque part que, dans l'histoire universelle, les grands faits et les grands personnages se produisent, pour ainsi dire, deux fois. Il a oublié d'ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde comme farce.»

Le 18 brumaire de Louis Bonaparte (1853)






Karl Marx, connu pour être un activiste politique philosophe est avant tout, un théoricien qui pense l’histoire à travers la vision qui lui est propre. Sa critique du capitalisme démontre comment l’histoire est le résultat de la lutte des classes.

Karl Marx écrit Le 18 brumaire de Louis Bonaparte en 1853, c'est-à-dire juste quelques mois après la révolution de 1948 et la création du Second Empire. L’absence de recul historique n’est pas pour lui tant un handicap qu’un atout pour penser l’histoire en train de se faire. Il va analyser cette période mouvementée de l’histoire de France par le menu des faits. Fidèle au principe élaboré dans Le Manifeste du parti communiste : « L'histoire jusqu'à nos jours a été l'histoire de la lutte des classes », l’analyse ira de pair avec un réquisitoire virulent du système en place. La force de l’analyse s’exprime sans mal dans un style véhément qui trahit son parti pris pour le prolétariat contre la classe des possédants. En effet, en 1948 la bourgeoisie écrasera toute velléité de subversion ou d’insurrection de la classe ouvrière.

Avec l'extension de la révolution à l’Allemagne, Marx s’installe à Cologne pour y devenir rédacteur en chef de (La Nouvelle Gazette Rhénane). Personnellement engagé dans cette révolution, il sera arrêté après la victoire de la contre-révolution. Traîné devant les tribunaux, il déclarera pour sa défense devant les jurés : « Le premier devoir de la presse est donc de miner toutes les bases du système politique actuel ». Il sera acquitté.

Si les révoltes sont noyées dans le sang, il serait erroné de croire que Marx pense l’histoire du 18 Brumaire sous les aspects d’un retour du Même. Bien que les prolétaires en 1948 aient été massacrés, après avoir été trahi par leur alliance avec les républicains et les socio- démocrates, en 1871 période couverte par La Guerre civile en France, Karl Marx montre bien comment la Commune de Paris (1871) a réussi, fût-ce temporairement, à prendre le pouvoir et imposer sa vision politique.



- Penser l’histoire et déterminisme social.




En 1859, Marx écrit dans la preface à la Critique de l'économie politique:

Le premier travail que j'entrepris pour résoudre les doutes qui m'assaillaient fut une révision critique de la Philosophie du droit, de Hegel, travail dont l'introduction parut dans les Deutsch-Französiche Jahrbücher, publiés à Paris, en 1844. Mes recherches aboutirent à ce résultat que les rapports juridiques - ainsi que les formes de l'État - ne peuvent être compris ni par eux-mêmes, ni par la prétendue évolution générale de l'esprit humain, mais qu'ils pren­nent au contraire leurs racines dans les conditions d'existence matérielles dont Hegel, à l'exem­ple des Anglais et des Français du XVIII° siècle, comprend l'ensemble sous le nom de « société civile », et que l'anatomie de la société civile doit être cherchée à son tour dans l'éco­no­mie politique. J'avais commencé l'étude de celle-ci à Paris et je la continuai à Bruxelles où j'avais émigré à la suite d'un arrêté d'expulsion de M. Guizot. Le résultat général auquel j'arrivai et qui, une fois acquis, servit de fil conducteur à mes études, peut brièvement se formuler ainsi : dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rap­ports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui corres­pondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives maté­rielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à la­quel­le correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience. À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. Le changement dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l'énorme superstructure. Lorsqu'on considère de tels bouleversements, il faut toujours distin­guer entre le bouleversement matériel - qu'on peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse - des conditions de production économiques et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref, les formes idéologiques sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout. Pas plus qu'on ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de boule­ver­se­ment sur sa conscience de soi; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives socia­les et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se pose jamais que des problèmes qu'elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours, que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir. À grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d'époques progressives de la formation sociale économique. Les rap­ports de production bourgeois sont la dernière forme contradictoire du processus de produc­tion sociale, contradictoire non pas dans le sens d'une contradiction individuelle, mais d'une contradiction qui naît des conditions d'existence sociale des individus; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction. Avec cette formation sociale s'achè­ve donc la préhistoire de la société humaine.

Critique de l'économie politique Préface. Karl Marx.




Abdellatif Bouzoubaa. copyright © 2007

Penser l'histoire dans la tragédie : Le héros cornélien


"Andrea, à voix haute : Malheureux le pays qui n'a pas de héros. [...] Galilée : Non. Malheureux le pays qui a besoin de héros."
La Vie de Galilée, Bertolt Brecht


A- Le héros entre mythe et réalité


Le culte du héros, qu’il soit un personnage historique, tragique ou purement imaginaire met en évidence le désir de l’homme de transcender les conditions objectives de l’histoire et en même temps, la volonté de surpasser la condition humaine, comme l'illustre clairement la légende de Parsifal reprise par Richard Wagner.

Ce n’est donc pas un hasard si le commun dénominateur de tous les héros, qu’ils soient mythologiques, saints hommes ou personnages historiques, est l’exagération et l’idéalisation outrée de leur caractère et de leurs exploits qui culmine en une hagiographie doucereuse, soit dans une légende pour contes d'enfant, et dans le pire des cas, en un culte de la personnalité. Qu’on en fasse l’éloge dans la légende dorée ou dans l'épopée, le héros peut n’être, du fait de cette exagération que la voix de son maître au service d’une idéologie politique ou religieuse déterminée.



B- Penser l' histoire du XVIIe siècle dans le creuset de la Rome Antique.


Par le choix d’un sujet romain, corneille met Horace, le héros éponyme, en porte à faux entre tradition aristocratique et réflexion historique. L'intrigue de la pièce s'inspire de fait de l' Histoire Romaine de l' historien romain Tite Live, et plus précisément du chapitre intitulé Tullus Hostilus (I,22, 23) du même livre. L'on sait que si le choix du sujet remonte à l'antiquité romaine, cette tragédie historique n'est que la réfraction du passé dans le présent. Pour les contemporains du dramaturge, la guerre fratricide d'Albe et de Rome représente un écho lointain de ce qui se passe sous leur yeux. En effet, à cette époque Richelieu, protecteur de Corneille, suit de près voire encourage la guerre qui peut éclater à tout moment entre les deux royaumes frères ennemis, l' Espagne et la France. Comme l'écrira Doubrovsky:« Il y a des sympathies historiques comme il y a des affinités individuelles, certaines périodes communiquent entre elles, d'autres s'ignorent » S. Doubrovsky, Corneille et la dialectique du héros.


Dans ce contexte de guerre, Richelieu défenseur zélé du concept moderne de raison d'État, entend bien que l'on fasse l'apologie de l'héroïsme, de la vertu et de la gloire.


L'échec cuisant du Cid va amener Corneille à respecter les trois unités de l' action, de l'espace et du temps. Soucieux des règles de bienséance, et conformément à l'idéal du classicisme de la littérature française du XVII siècle. En fait, l'auteur d'Horace cherche le général derrière le particulier afin de construire un modèle rationnel à même de dénoter l’universalité sans pour autant offenser le goût du public.




*Synopsis de l'œuvre

L’action dans Horace se déroule à l'époque de la fondation de Rome. Au début de la pièce règne une ambiance paisible et heureuse : la famille romaine des Horace est unie à la famille albaine des Curiaces. Le jeune Horace est marié à Sabine, jeune fille albaine dont le frère Curiace est fiancé à Camille, sœur d'Horace.




Cette harmonie va s’effondrer sous les coups d’une guerre fratricide qui éclate entre les deux villes. Chaque ville se doit de désigner trois champions qui se battront en combat singulier. Le sort désigne les trois frères Horace pour Rome et les trois frères Curiace pour Albe. Les amis d’antan sont obligés désormais de se confronter. Tandis qu'Horace est exalté par son devoir patriotique, Curiace plaint un destin arbitraire et injuste.

le peuple est ému de voir ces héros des deux camps que la volonté des dieux à contraint à combattre pour le salut de leur patrie. Deux Horace périssent pendant le combat, le dernier faisant mine de fuir, va achever les Curiaces blessés et remporter ainsi ce combat. Mais après avoir reçu les félicitations des romains, Horace tue sa sœur qui lui reprochait le meurtre de son bien-aimé. Le procès qui suit donne lieu à un plaidoyer du vieil Horace, qui fait l’apologie de l'honneur aux dépens de l'amour. Horace sera acquitté malgré le réquisitoire de Valère, qui était aussi amoureux de Camille, tout comme Curiace.



C- Penser l'histoire et dilemme cornélien

C’est ainsi que la tragédie cornélienne met en scène des héros qui, confrontés à des situations dangereuses ou des dilemmes politiques et moraux, nécessitant des choix difficiles, font passer leur devoir au-dessus de tout. L'honneur, le devoir, sont les qualités de personnages dont le code moral et politique se donne à voir dans un parcours tragique où sentimentalité et ironie ne sont pas exclues. Tiraillé entre raison et sensibilité le héros cornélien aspire à la gloire au mépris de la réputation, choisit l’abnégation pour montrer qu’il est possible de triompher d’une nature humaine encline à la faiblesse.

Le choix vertueux, ou à plus forte raison l’acte vertueux, hisse le personnage au statut de héros édifiant et adulé par le public parce qu’il réalise sur scène ce qui est difficile à concrétiser dans la réalité.



Etudes pour situer et comprendre Horace de corneille.





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